Ce que la sociologie de la mémoire nous apprend des sorties de guerre | dr Cécile Jouhanneau | 10.12.2025
Le Centre de civilisation française et d’études francophones de l’Université de Varsovie vous invite au séminaire de recherche francophone en sciences humaines et sociales.
Le mercredi 10 decembre 2025, de 17h à 18h30
La bibliothèque du Centre (salle 3.012, 55 rue Dobra, Varsovie)
Ce que la sociologie de la mémoire nous apprend des sorties de guerre : le cas de la Bosnie-Herzégovine
dr Cécile Jouhanneau (l’Université Paul Valéry Montpellier)
Le séminaire a un caractère ouvert. Il se tient en français.
Résumé
Pour comprendre les dynamiques sociales et politiques à l’œuvre au sortir d’un conflit, étudier les souvenirs de guerre est riche d’enseignements, a fortiori lorsqu’on les saisit avec les outils de la sociologie de la mémoire façonnée par Maurice Halbwachs et opérationnalisée plus récemment par Marie-Claire Lavabre. Pour ce faire, je partagerai les principaux apports de mes recherches sur les conditions sociales de l’expression des souvenirs de la détention en camps en Bosnie-Herzégovine depuis 1992. Que nous apprennent-elles sur une société qui a connu des transformations aussi profondes que celles liées à la violente désintégration de la Yougoslavie socialiste ?
À partir d’entretiens et d’observations ethnographiques, et grâce au dépouillement d’un large corpus d’archives écrites, je réfute l’hypothèse selon laquelle les mémoires de la guerre de Bosnie seraient clivées selon des lignes ethnonationales, entre des versions serbe, croate et bosniaque. Certes, l’enquête a mis au jour un processus de politisation nationaliste des récits publics de la détention, dès les années de conflit. En outre, la prise en charge de la guerre par la justice pénale internationale a paradoxalement favorisé la construction par des acteurs politiques et militants bosniens d’une figure du détenu de camp comme « témoin » par excellence de la nature de la guerre. Toutefois, en déplaçant le regard vers l’échelle locale, on constate les limites de la politisation nationaliste des récits de la détention. En effet, le devoir de témoignage assigné aux individus y entre en concurrence avec des normes de civilité retravaillées au quotidien. Loin de l’image d’une « guerre des mémoires » ethnonationale, l’enquête sociologique donne à voir, dans les interactions locales, l’évitement de la politique et la discrétion de celles et ceux qui ont été érigés en témoins. En somme, elle contribue à l’exploration de la fabrique du politique et de la civilité au sortir d’une guerre.
Bio
Depuis 2014, Cécile Jouhanneau est maîtresse de conférences à l’Université Paul Valéry Montpellier – UMR 5281 ART-Dev. Elle a obtenu un doctorat de science politique à Sciences Po Paris / CERI en 2013. Fondées sur plus de quinze années d’engagement ethnographique en Bosnie-Herzégovine, ses recherches portent sur le quotidien de la sortie de guerre, les mémoires des violences, les mobilisations en tant que victimes de guerre, et les politiques internationales et européennes de résolution de conflits. Plus récemment, elle explore la sortie de guerre au prisme du travail et de l’emploi, tout d’abord en interrogeant ce que la guerre a fait à l’action publique dans ce secteur souvent négligé, mais aussi en retraçant les trajectoires biographiques professionnelles d’un groupe de pairs dont la scolarité a été interrompue par le conflit en 1992. Depuis octobre 2019, elle participe également à des recherches collectives sur la politisation des Gilets jaunes en France et aborde ainsi les rapports ordinaires à la politique dans une perspective de sociologie politique comparée. Elle fait partie des comités de rédaction de la Revue d’Etudes Comparatives Est-Ouest et de Balkanologie. Depuis 2021, elle est membre élue de la section « Politique, Pouvoir, Organisation » du comité national du CNRS. Elle a notamment publié Sortir de la guerre en Bosnie-Herzégovine. Une sociologie politique du témoignage et de la civilité. Paris, Karthala, coll. Meydan, 2016 ; « The Discretion of Witnesses. War Camp Memories Between Politicization and Civility », in BRKOVIC Čarna, ČELEBICIC Vanja et JANSEN Stef (eds.), Negotiating social relations in Bosnia and Herzegovina. Semiperipheral entanglements, London, Routledge, p. 31-45, 2016 ; (avec Nathalie DUCLOS) « To Serve and Survey: French Gendarmes as International Police in Peacebuilding Missions in Bosnia and Kosovo », Journal of Intervention and Statebuilding, vol. 13, n°3, p. 281-303, 2019 ; « Au cœur du gouvernement internationalisé de la sortie de guerre. Enquête sur le service public de l’emploi en Bosnie-Herzégovine », Gouvernement et Action Publique, vol. 8, n°4, p. 73-96, 2019 et « Faut-il témoigner du passé violent? », in GENSBURGER Sarah et LEFRANC Sandrine, dir., La mémoire en questions, Paris, PUF, p. 485-493, 2023.
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